Ankafizo fa hira ho anao

Antalaha, une société à reconstruire

photo livre eddie

Par Eddie FERNAND

A. AVANT-PROPOS

La politique, pour quoi faire ?
[…]
L’ambition qui consiste à vouloir « gouverner une société » de manière à pouvoir garantir à la population qui la compose une certaine harmonie, voire un environnement propice à son épanouissement, amène à penser la politique comme étant plutôt l’art de gérer les contradictions sinon une nécessité impérieuse pour la vie humaine, qu’il s’agisse de l’existence de l’individu ou de la société. Hannah Arendt dit clairement que la politique repose sur un fait tangible : la pluralité humaine. Ainsi, elle traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents
[…]
La raison pour laquelle, faire de la politique est quelque
chose de très importante, et de très noble en ce qu’elle exige, de la part de ceux qui s’y adonnent, un minimum de qualités requises, un certain savoir-faire, donc un minimum de culture politique sans laquelle on finirait par mettre en danger la société que l’on voudrait régir. Voici, selon moi, une vérité irréfragable : on ne s’invente pas politicien.
[…]
Faire de la politique est, d’abord, une « vocation » (plus qu’un métier), voire un « sacerdoce » (plus qu’une fonction), et implique, de la part de celui qui s’y adonne, un minimum d’acquis ou de dotations en termes de culture politique. Pour ma part, j’identifie quatre éléments constitutifs de la culture politique
[…]

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Pourquoi « Antalaha » ?
[…]
je voudrais m’indigner face à la persistance de l’incapacité de ses responsables politiques à concilier l’exploitation fructueuse et vertueuse des potentialités incommensurables de ses richesses avec les besoins fondamentaux, qui demeurent encore à ce jour insatisfaits,
de la population qui y vit.
Je m’indigne sur le fait que,devant une telle énormité, une telle démission du pouvoir
public, beaucoup des natifs d’Antalaha ne semblent toujours pas disposés à s’en offusquer, quoiqu’une telle situation les maintienne dans un état paradoxal de pauvreté. Je me suis dit alors qu’il était urgent de saisir l’opportunité du moment pour interpeller l’opinion d’Antalaha, afin de secouer la conscience des citoyens, et responsabiliser le pouvoir public sur les rôles, devoirs et responsabilités qui lui incombent dans cette situation.
B. INTRODUCTION
J’aimerais d’abord souligner qu’Antalaha ne peut pas être réduite à un produit commercial, en l’occurrence la vanille, aussi noble soit-il, ni à une vaste forêt de bois de rose […]bien qu’elle génère des revenus – surtout illicites – colossaux uniquement pour ceux qui s’y adonnent.
Antalaha est avant tout une société humaine au sein de laquelle vivent des centaines de milliers d’individus, des familles, des hommes et des femmes, des enfants, des étrangers comme des autochtones.
Cependant, le contraste frappant, créé par ses énormes richesses et la pauvreté insupportable de ses citoyens, mérite que l’on en parle sérieusement. On peut même en écrire un livre ne serait-ce que pour marquer dans le marbre de la conscience des citoyens, qu’il faut faire quelque chose maintenant, car rester sans rien faire tout en croisant les bras serait insupportable.
[…]
Cette construction politique originelle, basée sur la croyance à la bonté divine ayant conduit à la création de la ville d’Antalaha, et qui s’appuie sur la logique commerciale de l’époque coloniale, est devenue inadéquate pour amorcer une politique de développement
réel ; elle est même appauvrissante pour la population […] Pire, elle est complètement suicidaire, car elle reflète une politique de facilité ayant poussé les responsables étatiques locaux à la démission, à l’oisiveté et, en conséquence, a conduit le peuple à être livré à lui-même, sans repère, son mode de survie ayant basculé, paradoxalement, dans la destruction de l’environnement qui lui permet de vivre.
[…]
Je considère qu’une reconstruction de la société d’Antalaha s’impose comme une évidence et s’expose comme une urgence.
II. HISTORIQUE D’ANTALAHA
II.1. Toponymie : D’où vient le mot Antalaha
[…]
De par ces trois hypothèses, je constate que les traditions orales sont ce qu’elles sont en matière d’imprécision, bien qu’elles aient souvent un fond de vérité qu’il faudrait, si possible, décortiquer et au mieux démontrer. Mais au moins, elles autorisent, heureusement, l’éclosion des débats, que je ne manquerai pas de conduire pour mieux soulever les vérités, bien qu’approximatives, qu’ils revêtent : Premièrement, l’hypothèse de l’arbuste vertueux du nom d’Antaka semble, pour moi, invraisemblable, cela pour au moins
deux raisons…
[…]
Dans tout ce qui précède, ce que je trouve intéressant, et finalement le plus important, dans les récits des traditions orales relatives à la toponymie d’Antalaha, c’est le fait d’observer que ces hypothèses renvoient, quasiment toutes, à l’existence d’une rivière qui aurait servi de contact entre l’homme et Dieu, et à partir de laquelle la ville serait née.
[…]
L’histoire du peuplement d’Antalaha est fortement liée à l’histoire de la ville d’Antongil. La population d’Antalaha a crû grâce essentiellement à l’activité de la culture de vanille dans la région, et cela, proportionnellement au déclin de cette culture dans la région voisine d’Antongil.
[…]
Avant la colonisation, ce sont essentiellement les sujets britanniques, majoritairement des Mauriciens (dont le précurseur fut le négociant Hardwick Wilson, attiré en 1850 par la richesse forestière de la côte est), qui exploitaient la région forestière de Masoala, et qui faisaient commerce avec les étrangers, avec notamment l’exportation de bois. Cette activité s’est vraiment accentuée à partir de 1887.
[…]
Etant très peu peuplée, la région d’Antalaha présentait des terrains libres en abondance, et les premiers venus étaient les premiers servis. Aucun droit foncier contraignant n’empêchait encore à l’époque l’installation des diverses catégories de colons immigrés
[…]
La découverte de la région d’Antalaha, comme étant une terre de prédilection de la vanille, coïncide bien avec l’époque de la colonisation de Madagascar par l’État français en 1896.
Grâce à la politique de la colonisation agricole de Madagascar, Maroantsetra, une des villes les plus connues – par son dynamisme et son histoire avec les Européens – dans la côte-est, fut choisie pour servir de « ville laboratoire» pour la plantation de la vanille.
[…]
Face à la croissance rapide de l’activité vanillière, le manque de main-d’œuvre s’est fait rapidement sentir. L’administration coloniale s’est même permis de mettre à la disposition des concessionnaires des enfants écoliers réquisitionnés pour le travail dans les champs. Les exploitants coloniaux, eux-mêmes, ont dû recruter en masse les Malgaches, notamment les ouvriers du sud-est (Antemoro, Antaifasy, Antesaka…)[…] C’est ce qui explique la présence massive des peuples du sud-est dans la région nord-est de Madagascar, en particulier à Antalaha.
II. 4. Historique de l’implantation des Chinois à Antalaha :
J’ai choisi de soulever l’historique du peuplement des Chinois à Antalaha dans l’objectif de bien expliquer les raisons les ayant conduits à occuper la position d’élite économique de la région.
[…]
Avec leur influence grandissante, en tant que principaux détenteurs de capitaux dans le marché rural, les Chinois, ainsi que leurs descendants (des métis, mais qui sont tous des Malgaches) ont pu s’imposer comme étant les meilleurs « intermédiaires » ruraux
dans la filière vanille en jouant sur deux tableaux : à la fois, en tant que principaux acheteurs des produits auprès des paysans, et en tant que principaux fournisseurs des exportateurs européens et indiens, situés en ville.
[…]
III.1. Une population pauvre,
mais repliée complètement dans le déni de pauvreté
Même si en terme monétaire, cette population d’Antalaha vit, dans la grande majorité, en dessous d’un dollar par jour, elle ne s’estime pas pour autant « pauvre » puisqu’elle arrive, encore et relativement, à manger le riz, l’aliment de base, trois fois par jour, et à acheter des bouillons, bien que composés souvent de brèdes comme accompagnement au repas.
En somme, cela lui suffit pour croire qu’effectivement, elle ne fait pas partie du cliché standard qui présente des personnes squelettiques,comme on a tendance à en voir dans
les pays pauvres d’Afrique, sinon aux confins des régions sud de Madagascar, les victimes de kéré; ni qu’elle se compare aux mendiants, sales, souvent en mauvaise santé, parcourant les rues des grandes villes, comme dans la capitale, Antananarivo.
[…]
Par ailleurs, au-delà de ces indicateurs statistiques, il y a un fait qui semble souvent être oublié pour expliquer également ce piètre niveau d’éducation de la population d’Antalaha et, surtout, les raisons qui font qu’un tel problème perdure, et cela depuis des décennies : il s’agit de la perception même de l’éducation par les individus (est-elle importante, utile ou pas?) dans la conduite de leur foyer.[…] Pour ma part, je pense que deux situations illustrent parfaitement bien le peu d’importance que la population d’Antalaha (en tout cas dans son ensemble) donne à l’éducation.
[…]
III.1.2. La pauvreté vue sous l’angle de l’absence de liberté,
selon la théorie des « capabilités » d’Amartya Sen.
Au vu de l’état de pauvreté de la population d’Antalaha, je me
vois dans l’obligation d’exposer brièvement la théorie des capabilités développée par Sen, pour illustrer de la meilleure façon les conditions de pauvreté dans lesquelles se trouve la population d’Antalaha, ainsi que la manière dont il faudrait revivifier ses potentialités afin qu’elle puisse sortir de cette situation de vulnérabilité.
La référence à la notion de « capabilités » de Sen se veut uniquement pédagogique. En effet, je souhaiterais, à travers cette démonstration, attirer à la fois l’attention des citoyens
d’Antalaha du droit fondamental qu’ils se doivent d’exiger pour s’approprier leur propre « liberté » (celle qui est à même de les aider à s’émanciper), et l’attention des responsables politiques du devoir qui leur incombe pour aider ces citoyens dans leur quête de liberté, à travers l’offre en « opportunité sociale » que le pouvoir public devrait leur garantir.
[…]
III.2. Des potentialités régionales hors normes,
mais « non » (ou mal) exploitées
L’évocation de la pauvreté généralisée de la population d’Antalaha (une situation qui l’enferre dans une perspective économique très sombre si rien n’est entrepris), vise surtout à démontrer le contraste saisissant et insupportable entre cette pauvreté réelle des hommes et la richesse potentielle criante de la région dans laquelle ces mêmes hommes vivent. Effectivement, Antalaha est une terre riche et que l’on pourrait croire bénie des dieux : à l’exception notable des phénomènes naturels, sur lesquels les humains n’ont aucune emprise, mais qui viennent parfois leur gâcher la vie, comme les cyclones,
tous les secteurs sont incroyablement favorables : les potentialités agricoles, agroécologiques, forestières, maritimes, fluviales, industrielles, touristiques, voire la prédominance de la jeunesse dans la société en tant que potentialité humaine et force
vive de la société, etc., constituent tout autant d’atouts pour la région….
[…]
C. PISTES ET PERSPECTIVES
Effectivement, ces énumérations des potentialités du district d’Antalaha sont loin d’être exhaustives. Pour autant, il n’y a aucune raison valable pour accepter les conditions exécrables dans lesquelles le peuple d’Antalaha vit depuis tant d’années. Il est inacceptable que la société se réduise à la subsistance, et qu’elle soit tenue – sans broncher – à végéter. La première des responsabilités incombe alors aux décideurs
politiques en ce qu’ils détiennent le pouvoir de décision. Les citoyens lambda, voire les opérateurs économiques, aussi ingénieux soient-ils, peuvent avoir toute la volonté du monde pour entreprendre tout ce qu’il faut entreprendre, mais tant que les institutions politiques ne jouent pas sérieusement leur rôle et, au contraire, s’érigent en obstacle,
aucune amélioration ne sera envisageable pour la société.
[…]
Le meilleur levier pour manier l’édification d’un cadre propice à l’émancipation de la société[…] relève d’abord du rôle des institutions publiques et politiques, conformément au projet politique qu’elles ont tenu à élaborer et au pouvoir qu’elles détiennent.
Ce sont les seuls moyens à même de le concrétiser, avec le concours bien évident, et très intense, des autres corps intermédiaires, le secteur privé en tête, sans lequel il n’y aura pas d’organisation économique pérenne et productive.
[…]
Les récurrentes lamentations des responsables politiques et publics sur un hypothétique manque de financement, pour justifier leur impuissance à concrétiser des plans de développement pour la société dont ils ont la charge, ne sont plus admissibles ni acceptables.
[…]
Tout projet sérieux incorpore les modalités de mobilisation des ressources indispensables à sa propre concrétisation.
D. CONCLUSION : Antalaha debout
pour la reconstruction et pour le renouveau
Pour remédier à tout cela, je me suis décidé à m’engager dans la politique et, à chaque échéance électorale, à me porter candidat (sinon à présenter un candidat issu de ma propre formation politique) dans le seul souci d’exercer – comme il se doit – le pouvoir public, la meilleure condition pour une politique publique efficace et de grande envergure touchant l’ensemble de la population. C’est fort de cette expérience que je me permets d’appeler mes concitoyens d’Antalaha, et à travers ce livre, à réfléchir sur la meilleure façon de reconstruire notre société commune.
Pour garantir à notre société une meilleure pratique politique de développement et pour pouvoir amorcer un processus efficace de reconstruction, nous devons concevoir une nouvelle approche politique fondée sur trois piliers : « Des principes » de gouvernance
clairs par lesquels nous nourrissons nos convictions politiques et sur lesquels nous comptons bâtir toutes nos actions politiques; « une vision » claire de la société d’Antalaha ; et des « projets politiques » sérieux, bien mûris, que nous mettrons en œuvre une fois que nous accéderons au pouvoir.

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